Le
Bureau de Migration des DOM (BUMIDOM) est crée en 63 par
Debré. Dans la foulée, le CNARM (comité National
d'Accueil des Réunionnais en Métropole), présidé
à l'époque par Debré lui-même, est mis
en place pour faciliter l'arrivée des Réunionnais
dans l'hexagone.
Quelles sont alors les intentions des pouvoirs publics ? "
Trois objectifs [1], le premier, c'est la réduction de l'accroissement
démographique et du sous-emploi qui en résulte le
second objectif consiste à répondre partiellement
aux besoins de main d'oeuvre de la France métropolitaine
le troisième objectif est politique : aux Antilles, à
la Réunion, les usines sucriéres se ferment, des troubles
sociaux se produisent. Depuis 1959, les partis communistes locaux,
les mouvements progressistes réclament l'autonomie des DOM.
L'émigration apparait comme une soupape de sécurité
Traduction : pendant qu'on envoie en métropole
les fonctionnaires aux idées indésirables grâce
à la fameuse ordonnance du 15 octobre 1960 (cf. encadré
sur Michel Debré), on organise aussi les départs massifs
de futurs chômeurs-potentiels, des jeunes désoeuvrés
représentant une véritable menace pour le pouvoir
néo-colonial en place. De 1961 à 1974, prés
de 30 000 jeunes quittent la Réunion pour la France métropolitaine.
Entre 70% et 95 % d'entre eux sont pris en charge par le BUMIDOM,
(cf tableau). Leur avenir : être embauché dans une
grande usine ou dans des organismes publics (hôpitaux, etc).
Et ce, le plus souvent pour toute la vie, reconversion professionnelle
et billet-retour n'étant pas fournis.
Témoignages de Réunionnais revenus
Roland (40 ans), Edith (46 ans) et Lise-May [3]
(48 ans) sont issus d'une famille trés modeste du quartier
des Camélias à Saint-Denis. Sur leur fratie de 11
enfants, cinq aînés ont passé une partie de
leur vie dans l'hexagone ; un des frères, marié à
une métropolitaine, y est resté.
Lise-May et Edith ont quitté leur île
natale séparemment mais pour à peu prés les
mêmes raisons. En 74, Lise-May se retrouve enceinte et licenciée.
Elle décide de fuir le domicile familial. D'autant plus qu'elle
vient d'être arrêtée avec ses copains hippies
et fumeurs de zamal. Lise-May se retrouve donc à l'aéroport
de Gillot accompagnée par deux gendarmes, direction Paris.
Edith, sa cadette, veut s'échapper du mileu " confiné
" et " étroit d'esprit " de sa famille et
de son quartier, tout le monde la connaît pour avoir fait
les " 400 coups " avec la même bande que Lise-May.
Aucune idée de ce qui les attend, la France n'évoque
pour elles rien de précis si ce n'est " la neige "
ou " la Tour Eiffel ". Edith insiste sur le côté
sordide de sa démarche "
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c'était un peu n'importe quoi, j'allais dans le sud de la
France pour étudier et j'avais juste l'adresse d'une amie
de ma belle-soeur et 40 francs ". Sur place, à part
le plaisir nouveau de " l'anonymat ", le réalité
(" trés désorientante ") n'est pas trés
rose, " j'étais avec un copain créole qui passait
pour un Beur. Un arabe et une négresse : on a peiné
avant de trouver une chambre ".
Edith s'adapte pourtant trés facilement grâce
au réseau, tout comme sa soeur, qu'elle rejoint plus tard
en région parisienne. Le racisme ambiant et le froid ne l'affectent
pas. Jusqu'à que ce soit ses futurs enfants qui le subissent.
Quant à Lise-may, réalisant l'impossibilité
de repartir, elle s'adapte elle aussi.
Roland, lui, a quitté l'île qui "
trop petite " pour lui. S'il n'a pas d'idée trés
précise de la France (" Ch'ais pas. La télé,
les stars, Catherine Deneuve "), il affirme venir " pour
vaincre ". Il se coule dans le moule et s'intégre grâce
au réseau, lui aussi.
Pour Edith, le retour sera aussi brutal est irréfléchi
que le départ, sept ans auparavent. En vacances à
la Réunion avec son mari et leurs enfants, ils décident,
sur un coup de tête de rester. Retour à la case départ,
ils repennnent tout à zéro, mais chez eux. Lise-May,
elle, revient à la suite de son divorce. Et réalise
qu'aprés vingt ans d'absence, il faut qu'elle se fasse à
nouveau sa place. Quant à Roland, divorcé de son épouse
métro, il en a marre d'avoir à " être toujours
au top " et vient se reposer sous le soleil.
" Tout était organisé pour partir,
ça se passait presque à ton insu "
Si les deux soeurs étaient parties
-apparemment- de leur plein gré, elles avouent avoir envisagé
tout ça presque inconsciemment. Avec le recul, elles parlent
du conditionnement qui les a poussé dans l'avion. "
Tout était organisé pour partir,ça se passait
presqu'à ton insu ", raconte Lise-May. Edith, plus radicale,
dénonce la " pression sociale et psychologique "
et m'me la " violence symbolique ". Surtout pendant les
derniéres années de jeunesse passées aux Camélias,
quand elle sortait du lycée et se retrouvait dans un quartier
il n'y avait plus un seul jeune de son âge, les autres étant
tous partis. Lise-May pense que le BUBIDUM aurait dû prévoir
au moins une possibilité de repartir. Roland, lui, se dit
satisfait de l'opportunité offerte d'aller voir de l'autre
côté de l'horizon même si lui aussi a trouvé
le départ " brusque ".
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