Réunion Ils sont partis, ils sont revenus
Le temps béni du BUMIDOM
La génération de nos parents a été marquée par les années Michel Debré, député à la Réunion pendant 25 ans. le BUMIDOM a été l'une des oeuvres marquant l'intêrét de cet ancien premier ministre pour les DOM. Ce bureau très spécial a permis (ou obligé) des dizaines de milliers de Réunionnais à voyager pour se confronter à la réalité de la Mère-Patrie. Souvenirs

Le Bureau de Migration des DOM (BUMIDOM) est crée en 63 par Debré. Dans la foulée, le CNARM (comité National d'Accueil des Réunionnais en Métropole), présidé à l'époque par Debré lui-même, est mis en place pour faciliter l'arrivée des Réunionnais dans l'hexagone.

Quelles sont alors les intentions des pouvoirs publics ? " Trois objectifs [1], le premier, c'est la réduction de l'accroissement démographique et du sous-emploi qui en résulte le second objectif consiste à répondre partiellement aux besoins de main d'oeuvre de la France métropolitaine le troisième objectif est politique : aux Antilles, à la Réunion, les usines sucriéres se ferment, des troubles sociaux se produisent. Depuis 1959, les partis communistes locaux, les mouvements progressistes réclament l'autonomie des DOM. L'émigration apparait comme une soupape de sécurité

Traduction : pendant qu'on envoie en métropole les fonctionnaires aux idées indésirables grâce à la fameuse ordonnance du 15 octobre 1960 (cf. encadré sur Michel Debré), on organise aussi les départs massifs de futurs chômeurs-potentiels, des jeunes désoeuvrés représentant une véritable menace pour le pouvoir néo-colonial en place. De 1961 à 1974, prés de 30 000 jeunes quittent la Réunion pour la France métropolitaine. Entre 70% et 95 % d'entre eux sont pris en charge par le BUMIDOM, (cf tableau). Leur avenir : être embauché dans une grande usine ou dans des organismes publics (hôpitaux, etc). Et ce, le plus souvent pour toute la vie, reconversion professionnelle et billet-retour n'étant pas fournis.

Témoignages de Réunionnais revenus

Roland (40 ans), Edith (46 ans) et Lise-May [3] (48 ans) sont issus d'une famille trés modeste du quartier des Camélias à Saint-Denis. Sur leur fratie de 11 enfants, cinq aînés ont passé une partie de leur vie dans l'hexagone ; un des frères, marié à une métropolitaine, y est resté.

Lise-May et Edith ont quitté leur île natale séparemment mais pour à peu prés les mêmes raisons. En 74, Lise-May se retrouve enceinte et licenciée. Elle décide de fuir le domicile familial. D'autant plus qu'elle vient d'être arrêtée avec ses copains hippies et fumeurs de zamal. Lise-May se retrouve donc à l'aéroport de Gillot accompagnée par deux gendarmes, direction Paris. Edith, sa cadette, veut s'échapper du mileu " confiné " et " étroit d'esprit " de sa famille et de son quartier, tout le monde la connaît pour avoir fait les " 400 coups " avec la même bande que Lise-May.
Aucune idée de ce qui les attend, la France n'évoque pour elles rien de précis si ce n'est " la neige " ou " la Tour Eiffel ". Edith insiste sur le côté sordide de sa démarche "


c'était un peu n'importe quoi, j'allais dans le sud de la France pour étudier et j'avais juste l'adresse d'une amie de ma belle-soeur et 40 francs ". Sur place, à part le plaisir nouveau de " l'anonymat ", le réalité (" trés désorientante ") n'est pas trés rose, " j'étais avec un copain créole qui passait pour un Beur. Un arabe et une négresse : on a peiné avant de trouver une chambre ".

Edith s'adapte pourtant trés facilement grâce au réseau, tout comme sa soeur, qu'elle rejoint plus tard en région parisienne. Le racisme ambiant et le froid ne l'affectent pas. Jusqu'à que ce soit ses futurs enfants qui le subissent. Quant à Lise-may, réalisant l'impossibilité de repartir, elle s'adapte elle aussi.

Roland, lui, a quitté l'île qui " trop petite " pour lui. S'il n'a pas d'idée trés précise de la France (" Ch'ais pas. La télé, les stars, Catherine Deneuve "), il affirme venir " pour vaincre ". Il se coule dans le moule et s'intégre grâce au réseau, lui aussi.

Pour Edith, le retour sera aussi brutal est irréfléchi que le départ, sept ans auparavent. En vacances à la Réunion avec son mari et leurs enfants, ils décident, sur un coup de tête de rester. Retour à la case départ, ils repennnent tout à zéro, mais chez eux. Lise-May, elle, revient à la suite de son divorce. Et réalise qu'aprés vingt ans d'absence, il faut qu'elle se fasse à nouveau sa place. Quant à Roland, divorcé de son épouse métro, il en a marre d'avoir à " être toujours au top " et vient se reposer sous le soleil.

" Tout était organisé pour partir, ça se passait presque à ton insu "

Si les deux soeurs étaient parties -apparemment- de leur plein gré, elles avouent avoir envisagé tout ça presque inconsciemment. Avec le recul, elles parlent du conditionnement qui les a poussé dans l'avion. " Tout était organisé pour partir,ça se passait presqu'à ton insu ", raconte Lise-May. Edith, plus radicale, dénonce la " pression sociale et psychologique " et m'me la " violence symbolique ". Surtout pendant les derniéres années de jeunesse passées aux Camélias, quand elle sortait du lycée et se retrouvait dans un quartier il n'y avait plus un seul jeune de son âge, les autres étant tous partis. Lise-May pense que le BUBIDUM aurait dû prévoir au moins une possibilité de repartir. Roland, lui, se dit satisfait de l'opportunité offerte d'aller voir de l'autre côté de l'horizon même si lui aussi a trouvé le départ " brusque ".

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